Tes élèves t’aiment

Ce qu’il y a de bien lors des journées pédagogiques, c’est que parfois on a l’occasion d’avoir des formations où plusieurs écoles sont réunies. Ce que j’apprécie le plus de ce genre de formation, c’est de me faire dire par un spécialiste debout sur une scène avec un beau micro-casque devant plus d’une centaine d’enseignants assis dans un auditorium, qu’il faut éviter le plus possible les cours de types magistraux, car la rétention des élèves n’est pas tellement bonne dans ces situations. Sérieusement, tu me lances ça pendant que tu es debout en avant et que moi je suis assis, passif… C’est possible que ma rétention ne soit pas super bonne !

Pour les gens qui ne sont pas familiers avec le terme « cours magistraux », ce sont, en gros, des cours où l’enseignant explique à l’avant au tableau et où les élèves sont assis passifs en classe ou dans un auditorium à prendre des notes.

Plus sérieusement, ce qu’il y a de bien avec ce type de formation, c’est que ça permet de pouvoir rencontrer de nouveaux enseignants de diverses écoles ou encore d’échanger avec d’anciens collègues sur des approches pédagogiques. Aussi, parfois, cela permet d’échanger sur nos coups d’approche au golf également, mais ça ce n’est pas dans la version officielle.

Pendant une pause entre deux conférences, j’échangeais avec un ancien collègue sur un projet (sans cours magistraux !?!) sur lequel mes élèves travaillent présentement. Je lui mentionnais à quel point les élèves arrivaient à me surprendre par leur implication, leur sérieux et leur engagement. Pendant notre discussion, une ancienne collègue que j’appellerai Monique, s’est jointe à nous avec un café dans une main et deux brioches dans l’autre.

Avant d’aller plus loin, je tiens à m’excuser à l’avance auprès de toutes les Monique qui oeuvrent dans le domaine de l’enseignement. Je vous rappelle que c’est un NOM FICTIF!

Toujours est-il que Monique me lance sans avertissement, avec encore une moitié de brioche dans la bouche : « On sait ben, TOI tes élèves t’aiment pis ils embarquent dans toutes tes niaiseries… »

Ouf, les bras me tombent, je secoue instinctivement et légèrement la tête, puis je recule d’un pas. Ses mots me font l’effet d’un « upper cut ». Je suis même un peu confus. Ça doit être les conséquences d’une commotion cérébrale ? Ceux qui me connaissent vous le diront, c’est dur à croire, mais je suis sans mot. Je dois retrouver mes esprits rapidement, car je ne peux pas laisser cette remarque sans réponse.

Le problème, c’est que je trouve qu’il y a beaucoup de « stock » dans cette petite phrase assassine. Je vais essayer de décortiquer le tout et de trouver une réponse pour chacun des segments.

1) On sait ben… J’imagine que ça signifie : « c’est évident, tout le monde le voit bien…» Bon, c’est pas plus grave que ça.

2) …TOI tes élèves t’aiment… Ici, l’intonation sur le « toi » me fait dire que ce n’est pas le cas pour elle. Par contre, je te dirai Monique que pour moi, c’est plutôt le contraire : «J’aime mes élèves». Ils le ressentent. Ils savent que je ne suis pas leur ami, mais que je suis là pour les aider et les guider sans les juger.

3) …pis ils embarquent dans toutes… C’est vrai, je te l’accorde, ils embarquent dans PRESQUE tout, car je leur fais confiance et je leur ai fait comprendre ou réaliser qu’on va passer plein de temps ensemble. Ça serait peut-être bien qu’on puisse avoir du plaisir, mais que ça soit utile et que ça les fasse progresser ou du moins cheminer un peu en tant qu’individu. Car si on veut faire quelque chose d’inutile, on est aussi ben d’écouter des téléréalités. (Ouin, ça c’est du jugement… Bof, je m’assume !)

4) …tes niaiseries… j’avoue que ces deux mots me troublent davantage. D’abord le « tes », ça signifie clairement que ça vient de moi et uniquement de moi. Donc, pas question qu’il y ait une petite portion de ce que je fais qui soit dicté par le curriculum qui est prescrit par le ministère de l’Éducation, car ce sont «MES niaiseries». Deuxièmement «niaiseries», je crois que c’est ce mot qui me choque le plus. Ça signifie que ce que je fais est futile et sans signification. Ça sous-entend que mes activités son sans fondement. Elles sont le fruit du hasard. Elles ne servent qu’à combler du temps. Je dois avouer que ça me choque un peu… pas mal !

Sache, ma très chère Monique, que je suis comme la très grande majorité des enseignants que je connais. J’aime ma profession et mes élèves. J’ai le goût de leur montrer le désir du dépassement de soi et de l’accomplissement de soi dans l’effort et le travail. Mais, pour ce faire, j’ai pris la décision, comme des milliers d’enseignants passionnés, d’essayer d’être un modèle pour eux. Un modèle imparfait- très imparfait- truffé des plus bizarres imperfections, mais tout de même un modèle.

Alors, chère Monique, je te souhaite de retrouver les raisons pour lesquelles tu as décidé de faire cette merveilleuse profession et de te laisser toucher à nouveau par la spontanéité et la naïveté des jeunes devant toi qui ne veulent qu’être émerveillés et aimés à leur tour.

Malheureusement, voici maintenant ma vraie réponse. La seule chose que je suis parvenu à extraire de ma bouche pendant que mon cerveau et mon corps bouillonnaient de rage est : « Écoute Monique, je ne sais pas quoi te dire. C’est vrai, tu as raison, mes élèves embarquent dans mes niaiseries. » Ouin, ordinaire !

C’est fou comme des fois j’aurais aimé pouvoir prendre un peu plus de recul et de temps avant de répondre…

Dominic Paul

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